Florilège de poèmes

 

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Réponse à la Fiancée

A vos vers gracieux, je tiens à rendre hommage
Merci ! votre réponse est un charmant message
Invoquez-vous aussi la Muse à votre tour ?
Trouvez-vous le bonheur par elle tout le jour ?
Idéal de la vie, elle en est l’éloquence
Etonnante déesse, elle en est l’Espérance.

13 février 1909

 

Le Petit Ramoneur

Pauvre petit ramoneur !
Quelle triste destinée
D’aller chercher le bonheur
Dans la noire cheminée !

Tu passes, noir promeneur,
Mais dis-moi, dans ta tournée,
Ne penses-tu sans un pleur
A la terre abandonnée ?

Ton chant, modeste râcleur,
Qui nous revient chaque année
Semble pour nous la saveur
De ton pays égrenée.

Tu te plains de la rigueur
De l’accablante journée ;
Il faut un bien dur labeur
Pour gagner l’humble dînée !

Mais arrivé plein d’ardeur
En haut de la maisonnée
Tu mesures ta grandeur
Sur la tâche couronnée.

Va, cher petit ramoneur,
Sois fier de ta destinée
Car pour toi luit le bonheur
Dans la noire cheminée !

Poème publié dans le Journal de Saint-Lô, le 29 janvier 1910

 

Rêve champêtre

Je vous ai retrouvés, coins perdus de mystères
Et comme aux temps passés, vous m’enchantez encor ;
Des lointains souvenirs, j’entrevois les lumières ;
Mon cœur en soupirant reprend un doux essor.

De soudaines clartés font dissiper un voile
Et mes yeux aveuglés de rayons et de feu
Viennent d’apercevoir une magique étoile
M’invitant à la suivre au fond du grand ciel bleu.

Fontaine-Froide, 8 avril 1912

 

A la bien-aimée

Un matin, je passai, guidé par une étoile,
Et vis tes beaux yeux bleus comme un ciel azuré
Envelopper les miens d’un mystérieux voile
Et donner à mon âme un souffle inespéré.

Un commun idéal attirait notre cœur
Et tu me souriais dans ta candeur si pure ;
Alors, je te cueillis comme on cueille une fleur
Dans l’air frais d’un matin parfumé de verdure.

Mais, vous devez faner vous, fleur que l’on admire,
Nature, un jour verra, sur ton sein dévasté
Courir un âpre vent qui veut que tout expire ;
Notre amour, lui, ma chère, aura l’Eternité !

24 décembre 1912

 

Les Emigrés

Nous avons émigré, ma chère bien-aimée,
Du beau pays normand qui fut notre séjour.
Nous avons dit : Adieu ! aux bois, à la vallée,
A ces premiers témoins de notre cher amour.

Nous ne reverrons plus la riante prairie…
En vous quittant, beau fleuve au rivage enchanteur,
Buissons où nous cueillions l’aubépine fleurie,
Ne laissâmes-nous pas un peu de notre cœur ?

Et vous, sentiers fleuris pleins de calme champêtre
Où nous aimions tant à venir rêver à deux
En ne nous voyant plus près de vous apparaître,
Ne vous dites-vous pas : « Où sont les amoureux ? »

Songeons souvent, ma chère, à ces temps écoulés
Dont le pieux souvenir est un bien doux silence ;
Ce fut quelques instants de bonheur envoyés
Par une douce main qui fut la Providence.

Mamers, 25 décembre 1913

 

Départ

Ô, mon cher ange aimé, combien dur est l’instant
De partir loin de toi, toi si chère à ma vie ;
Mais je veux que ton cœur toujours soit confiant ;
Nous nous verrons bientôt, mais en attendant, prie !

5 août 1914

 

Paysage de guerre

Ravin dont la robe émeraude
Scintillait dans le clair ruisseau,
Où l’on voyait l’oiseau qui rôde
Venir rechercher l’arbrisseau,
Ô ravin, dis-moi ta complainte
Car sur toi le deuil a plané
Et les oiseaux remplis de crainte
Eux-mêmes t’ont abandonné.

Côteaux qui formez une main
Se découpant en doigts factices
Vous attiriez le citadin
Vers vos sises pleins de délices ;
Mais l’ouragan vous a flétris
Et parmi la terre gluante,
On voit vos maints arbres meurtris
Tendre au ciel des bras d’épouvante.

Ô vallons que la voix des cloches
Inondait de sons argentins !
Maintenant, c’est le fer des Boches
Qui vient frapper sur vos fortins.
Et toi, pays qui fus Massiges,
Sur le sol qui te voit mourir,
Il ne restera que vestiges,
Peut-être aussi le souvenir…

Ô lieux oubliés où sans cesse
Régnait sur les travaux des champs
La paisible et douce allégresse
De la foule des paysans !
Aujourd’hui, dans la grande lutte,
On voit tout un peuple irrité
Traquant le fauve dans sa hutte,
Pour le bien de l’humanité !

La Main de Massiges, 11 mars 1916

 

Corps à corps

(Episodes glorieux de la bataille de Champagne)

C’était en septembre, en Champagne
Sous la mitraille et le canon ;
Nous devions jusqu’en Allemagne
Repousser l’infâme Teuton.
Nous franchissions déjà leurs lignes
Lorsqu’il a fallu s’arrêter ;
Dans leurs gourbis trois fois indignes,
Nous avions dû nous abriter.
Vers la fin du jour, un vieux brave
Ayant déjà vu cent combats
S’approche et me dit d’un ton grave :
« Il en reste dans les cagnas ! »
Craignant de me laisser surprendre,
Je veux me tenir en éveil
Et me refuse de m’étendre.
Hélas ! je succombe au sommeil.
Assailli dans la nuit, en nage,
L’un d’eux me laboura le corps ;
Je me rebiffe et plein de rage
Lui fais subir un mauvais sort
Tandis que d’autres, les bandits,
Faisant un mouvement arrière
Essayaient de mordre, eux aussi,
De la plus cruelle manière.
Au bout d’une heure de combat,
La bataille fut si sanglante
Que l’ennemi se retrancha
Je ne sais où, dans quelque fente…
Mais ressortant de sa tanière,
Le combat continua longtemps
Et se poursuivit à l’arrière
Jusqu’aux nouveaux cantonnements.

Ah ! mes amis, foi de gavroche
C’est le plus terrible de tout
Que de se voir si près des Boches
Et de se battre avec les poux !

La Main de Massiges, 11 mars 1916

 

A ma bien-aimée : Sur les jours !

Les jours sont les feuillets du livre de la vie,
Quelques-uns sont amers, d’autres sont pleins d’émoi ;
Ils sont gris et pluvieux lorsque tu m’es ravie
Ils sont ensoleillés quand je suis près de toi.

Depuis plus de deux ans, vois la route gravie :
C’est des journées de deuil la tyrannique loi !
Et parmi le chaos, vois mon âme asservie,
Seule dans son désert, elle est glacée d’effroi !

Mais ne maudissons pas les longs mois de torture ;
L’ouragan en passant sur la verte nature
Féconde les moissons qui attendent le jour.

Qu’il en soit donc ainsi, ma chère bien-aimée
Et que sur nous mes pleurs s’envolent en fumée
Car chaque jour qui passe augmente notre amour.

Sarcy, 27 octobre 1916

 

A ma bien-aimée : Sur les Vers

Ainsi que l’hirondelle amoureuse de l’air
Mes vers sont habitants des régions éthérées.
Ils fuient furtivement quand arrive l’hiver
Et… ne paraissent plus : étoiles égarées.

Mais malgré les rigueurs de l’hiver téméraire,
Aujourd’hui cependant, qu’ils soient bons ou mauvais,
Mes vers peuvent chanter le doux anniversaire
Dont le pieux souvenir ne me quitte jamais.

Et lorsque le printemps, ô douce bien-aimée,
Reviendra sans retour féconder l’univers,
Ah ! je rendrai pour toi ma parole rythmée
Et ne te parlerai plus désormais qu’en vers.

27 octobre 1917

 

Armistice !

Le massacre est fini ! Des lauriers sont jetés
Au triomphe qui passe… Et la Victoire seule
Met de l’enthousiasme dans l’air ;
Les Boches criminels repartent dégoûtés
Le canon, Dieu merci ! a tu sa grosse gueule
Et les oiseaux chantent plus clair…

11 novembre 1918

 

Souvenirs !…

Ô souvenirs inflexibles !
Sous vos voiles invisibles,
Vous cachez dans notre coeur
Une bien triste douceur.

Temps passés de ma jeunesse,
C’est encor avec tendresse
Que je songe en soupirant
A vos savoureux moments.

Montagnes, bois et vallée,
De ma jeunesse envolée,
Vous sûtes charmer les jours
Ô délicieux séjour !

Vous me disiez mille choses
Autrefois, parmi les roses ;
Souvent, je suis revenu
Mais vous ne me parlez plus.

Ô souvenirs inflexibles !
Sous vos voiles invisibles,
Vous cachez dans notre coeur
Une bien triste douceur.

 

Elégie

De bonne heure, j’aimai follement la musique
Et je lui reconnus tant de charme mystique
Que fiévreusement, du matin jusqu’au soir,
Heureux, je composais mille chants pleins d’espoir.

Maintenant, je revois ces cris de ma jeunesse
– Vous ne sauriez croire avec quelle tendresse -
Rien, en les parcourant, ne me fait mieux sentir
Nombre d’impressions d’autrefois sans mentir.

Mais pourquoi donc aussi, sur ma pauvre âme triste,
Est-ce un fluide amer qui souvent me contriste ?
Alors, comme si j’avais l’air de m’égarer,
Je referme le livre pour ne pas pleurer.